10 questions au Dr Paul Taillandier, lauréat 2026 du prix de thèse SFN-Synadiet

Docteur en santé biologie intégrative, Paul Taillandier a remporté l’édition 2026 du prix de thèse des compléments alimentaires décerné par la Société française de nutrition (SFN) et Synadiet. Découvrez son parcours, ses recherches et ses projets en 10 questions.

Dr Paul Taillandier lauréat 2026 du prix de thèse SFN-Synadiet
Dr Paul Taillandier, lauréat de l’édition 2026 du prix de thèse des compléments alimentaires SFN-Synadiet

Pour commencer, pouvez-vous vous présenter et nous raconter ce qui vous a donné envie de vous orienter vers la recherche en nutrition et en santé ?

Paul Taillandier (PT) : Je m’appelle Paul Taillandier, j’ai 27 ans. Originaire de Beaune et ayant grandi à Dijon, j’ai rejoint Paris pour intégrer le master Biologie Intégrative et Physiologie de Sorbonne Université. J’ai ensuite réalisé ma thèse au sein du laboratoire NutriOmics, dirigé par la Pr Karine Clément, à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Je l’ai soutenue en décembre 2025.

Mon intérêt pour la recherche est né de ma pratique sportive. J’ai longtemps pratiqué le VTT à haut niveau, une expérience qui m’a sensibilisé très tôt à l’influence de l’alimentation sur les performances sportives, la récupération et, plus largement, la santé. Cette première curiosité m’a progressivement conduit vers la nutrition, puis vers le métabolisme et le microbiote intestinal. Ces trois domaines étant intimement liés, j’ai eu envie de comprendre les mécanismes biologiques qui les relient et la manière dont ils influencent notre santé.

Votre thèse porte sur le rôle du microbiote intestinal dans la régulation du métabolisme. Pourriez-vous nous expliquer, avec des mots simples, en quoi consistent vos travaux et à quelle problématique de santé ils cherchent à répondre ?

L’obésité est une maladie complexe, multifactorielle et récidivante, dont les mécanismes restent encore imparfaitement compris. Une commission d’experts réunie par The Lancet – l’une des plus anciennes et des plus influentes revues médicales au monde – vient de la compter parmi les menaces les plus lourdes qui pèseront sur la santé humaine d’ici à la fin du siècle.

Parmi les pistes qui ouvrent de nouvelles perspectives de recherche, le microbiote intestinal occupe une place particulière. Sa composition et ses fonctions diffèrent selon le statut métabolique des individus, et son implication causale dans le développement de l’obésité a été démontrée dans des modèles précliniques.
Le rôle propre de chaque bactérie de ce microbiote reste néanmoins mal caractérisé. Corréler l’abondance d’une espèce à un état de santé ne dit rien de sa fonction : est-elle le reflet passif d’un déséquilibre métabolique, ou l’un de ses moteurs ?

C’est cette question qui a guidé ma thèse. À partir de plusieurs projets, dont certains menés sur des cohortes humaines, nous avons cherché à identifier des bactéries d’intérêt, puis à étudier leurs effets chez la souris. L’ambition était de dépasser la photographie d’ensemble du microbiote pour s’intéresser à ses acteurs, comprendre leur contribution et déterminer si certains d’entre eux pourraient devenir de nouvelles pistes d’intervention en santé métabolique.

Au cœur de vos recherches se trouve une bactérie appelée Turicimonas muris. Qu’a-t-elle de particulier et comment en êtes-vous venu à vous intéresser à elle ?

Turicimonas muris avait ceci d’intrigant qu’on ne savait presque rien d’elle. Décrite en 2016, elle n’avait fait l’objet que de très rares travaux. Pourtant, plusieurs projets menés au laboratoire NutriOmics, chez l’homme comme chez la souris, ont convergé vers la même observation : T. muris est presque systématiquement plus abondante chez les sujets en bonne santé que chez ceux présentant une maladie cardiométabolique – obésité, diabète de type 2, atteinte cardiovasculaire. C’est cette constance qui a retenu notre attention.

Mais une observation, si constante soit-elle, ne dit rien d’un effet : T. muris pouvait être le simple marqueur d’un bon état métabolique, ou l’un de ses déterminants. C’est ce que nous avons cherché à établir chez la souris.

Vos travaux ont mis en évidence des résultats prometteurs concernant cette bactérie. Quelles sont les principales découvertes de votre thèse et qu’est-ce qui vous a le plus surpris au cours de vos recherches ?

Nous rapportons que l’administration de T. muris réduit nettement la prise de poids induite par un régime obésogène chez la souris. Cet effet s’explique principalement par une moindre accumulation de masse grasse et s’accompagne d’une amélioration de certains paramètres métaboliques. Nous cherchons désormais à en identifier les mécanismes biologiques.

Ce qui m’a le plus surpris, c’est l’ampleur de l’effet. L’obésité met en jeu de très nombreux facteurs ; on pourrait donc s’attendre à ce qu’une intervention reposant sur une seule espèce bactérienne ait un impact limité. Observer qu’elle puisse infléchir aussi nettement la trajectoire pondérale et métabolique d’un animal reste le résultat le plus frappant de ma thèse.

Ces résultats ont toutefois été obtenus dans un modèle préclinique. Leur transposition à l’humain reste entièrement à démontrer, et c’est l’une des prochaines étapes de nos travaux.

L’un des enjeux de vos travaux concerne la prévention de la reprise de poids après une perte de poids. En quoi le microbiote intestinal pourrait-il jouer un rôle dans cette

La reprise de poids tient à des mécanismes de régulation profondément ancrés dans notre évolution. Pendant presque toute notre histoire, maigrir a été le signe que la nourriture venait à manquer. Le corps a appris à s’en défendre : il économise, et il réclame. Cette vigilance nous a longtemps sauvés ; c’est elle, aujourd’hui, qui s’oppose au maintien du poids perdu.

Le microbiote intestinal participe à cette régulation. Les bactéries de notre intestin transforment ce que nous mangeons et libèrent des composés qui passent dans le sang et atteignent notamment le cerveau, le foie et les tissus graisseux. Elles influencent ainsi la faim, la gestion du sucre et la mise en réserve des graisses. Autrement dit, une partie de notre métabolisme est assurée par des organismes qui ne sont pas nous et dont la composition peut, à la différence de celle de nos organes, être modifiée.

C’est ce qui en fait une cible intéressante. Apporter une bactérie bénéfique ne revient pas à suppléer le métabolisme de l’extérieur, mais à agir sur l’un de ses acteurs. Un atout potentiel, quand il s’agit d’accompagner des patients sur plusieurs années.

Votre ambition, à terme, est de développer un complément alimentaire innovant. Comment envisagez-vous le passage de cette découverte scientifique à une application concrète? Quelles sont les principales étapes qu’il reste à franchir ?

De la découverte au produit, le chemin demandera environ cinq ans et trois étapes décisives :

  • La sécurité d’abord. Il faut démontrer l’innocuité de la bactérie par des études de toxicologie et de tolérance.
  • L’efficacité ensuite, qu’il s’agit de confirmer chez l’humain à travers des essais cliniques rigoureux.
  • Le défi industriel enfin : produire la bactérie à grande échelle tout en garantissant sa stabilité et sa viabilité.

Ces trois étapes s’accompagnent d’un travail réglementaire, indispensable à la commercialisation en Europe.

Vous avez notamment initié le projet entrepreneurial TuriMet pour poursuivre le développement de cette innovation. Pouvez-vous nous en dire davantage sur ce projet et sur vos ambitions pour les prochaines années ?

Pour être honnête, l’entrepreneuriat n’était pas mon projet initial. Ce sont les résultats qui ont ouvert une autre perspective : ils ne constituaient plus seulement une avancée scientifique, mais la possibilité d’une solution complémentaire pour les patients. C’est de là qu’est venue l’envie d’entreprendre.

Concrètement, TuriMet vise à développer un complément alimentaire à base de T. muris pour aider les sujets ayant perdu du poids à ne pas le reprendre. Nous le voulons accessible, simple d’usage et adossé à des données scientifiques solides, avec une distribution en pharmacie. Les prochaines étapes sont les premières études de sécurité, la création de la société en 2027 et la mise en place de partenariats industriels et cliniques. La SATT Lutech nous accompagne sur la propriété intellectuelle et la structuration. Le projet a par ailleurs été retenu au concours i-PhD de Bpifrance, qui soutient la valorisation de travaux deeptech.

Vous êtes lauréat du Prix de thèse SFN × SYNADIET 2026. Que représente cette distinction pour vous, tant sur le plan personnel que professionnel ? En quoi ce prix pourra-t-il contribuer à la poursuite de vos recherches ?

C’est avant tout une grande joie et une véritable reconnaissance. Après plusieurs années de travail sur un sujet scientifique très spécialisé, on finit par perdre de vue ce qu’il représente au-delà du laboratoire. Voir la Société Française de Nutrition et Synadiet reconnaître l’intérêt de ces travaux est donc particulièrement gratifiant.

Je tiens également à souligner que cette distinction est le fruit d’un travail collectif. Elle revient aussi à mon encadrante, le Dr Tiphaine Le Roy, à ma directrice de thèse, la Pr Karine Clément, et à toute l’équipe NutriOmics.

Sur le plan professionnel, la dotation soutiendra directement la poursuite des recherches au laboratoire. Le prix apporte aussi une visibilité et une crédibilité précieuses, en particulier auprès de l’écosystème des compléments alimentaires et des partenaires industriels, cliniques et financiers que nous aurons à convaincre.

Pour TuriMet, qui ambitionne de transformer une découverte scientifique en une innovation concrète, cette reconnaissance arrive à un moment particulièrement important de son développement.

Selon vous, quel rôle la recherche scientifique et les collaborations entre chercheurs et acteurs du secteur des compléments alimentaires peuvent-elles jouer dans le développement de nouvelles solutions en nutraceutique ?

Ces collaborations me semblent essentielles, à condition que chacun y apporte son expertise et que l’exigence scientifique reste au centre.

Elles permettent de travailler dans le bon ordre : partir d’une hypothèse biologique, en démontrer la pertinence, puis envisager progressivement sa traduction en une application concrète. La recherche académique apporte les modèles, les contrôles, la démonstration qu’un effet existe et qu’il tient bien à ce que l’on croit. Les acteurs du secteur, de leur côté, savent formuler, stabiliser, produire à l’échelle et travailler dans un cadre réglementaire exigeant : autant de savoir-faire sans lesquels une découverte n’a aucune chance de quitter le laboratoire.

C’est à ce titre que le Prix de thèse SFN -Synadiet constitue un signal positif, qui marque la volonté de voir la recherche nourrir les innovations du secteur.

Pour terminer sur une note plus légère, pouvez-vous décrire votre projet en 6 émojis ?

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